le-vrai-rap-ne-se-vend-toujours-pas-en-2016

J’appelle «Vrai Rap» le Rap technique, lyriquement poussé et parfois conscientisant. Après analyse profonde du Mainstream camerounais et près de 2 ans d’immersion dans l’underground (record studios, vidéo studio, médias underground), je peux affirmer que cette branche musicale «ne se vend pas» toujours pas en 2016, c’est-à-dire qu’on retrouve moins de 5 artistes camerounais basés au Cameroun tournant minimum à 200.000 FCFA / mois de revenus directement liés à l’activité Rap (ventes de CD, concerts, merchandising, etc.).

Je vais présenter les raisons pour lesquelles en 2016, le vrai Rap ne se vend toujours pas à cette heure où la musique urbaine est en pleine effervescence. Ou pourquoi des projets artistiquement réussis tels que ‘Kankwe Chap’ de Tilla, ‘1X2+’ de Dareal, ‘FLY’ de Skill Papy et ‘5 Majeurs’ de Xzafrane (EP et LP tous parus entre 2015 et 2016) sont passés inaperçus.

Le public et les promoteurs

Le public et les médias (animateurs et même les propriétaires de médias) ne connaissent pas bien le « vrai Rap ». Ils le confondent avec le Pop-Rap, le mélangent carrément à de la variété et utilisent le vocable ambigu « musique urbaine ».

• «Ne nous mélange pas; eux ils font bouger les corps et nous on fait battre les cœurs.» #NeNousMelangePas .

Ceux qui ont réellement un pouvoir d’achat dans les grandes villes (les plus de 30 ans) ne sont pas intéressés par cet art qu’ils appellent très souvent « musique de voyous », « musique intéressante mais importée des USA ». Ils préfèrent financer les artistes World Music, Makossa et les Musiques traditionnelles.

Les principaux acteurs du « vrai Rap » n’ont pas les mêmes fonds pour rivaliser avec les artistes Urban & Pop. Les business angels préfèrent miser sur de la musique qui ressemble à ce qui passe en boucle sur ‘Trace Africa’. Au final, ils diront toujours : «Vous voyez, c’est ça qui passe. »

Absence du «Richard Bona du Rap camer»

En 2016 j’ai eu à mener l’expérience suivante avec 30 personnes piochées çà et là dans mon quartier, dans le taxi et même au boulot.

  • Salut, connais-tu le Jazz et le Blues?
  • Ce n’est pas le truc des « statois » là ?
  • Non ça va. Connais-tu Richard Bona et Manu Dibango?
  • Évidemment, ce sont des « Légendes » de la musique camerounaise.
  • Charlotte Dipanda chante même quoi ?
  • Tu es fou? Dipanda est une grande chanteuse camerounaise. Justement elle chante un peu comme Richard Bona. Toi aussi !! C’est quelle bête question ça ?
  • (Précédemment la personne a pourtant avoué ne RIEN comprendre au Jazz et au Blues.)

 

En fait, dans ce pays, on donne volontiers le titre de LEGENDES à des gars sans rien comprendre à leur Art. C’est simple : ce sont des « Légendes » parce qu’ils ont fait danser (presque) toute la nation ET leurs talents ont été à chaque fois reconnus par les Occidentaux.
Autrement dit, pour être reconnue comme une STAR (« Diva » chez les chanteuses) par la Nation (et non la fan-base), un artiste doué doit très souvent ressembler à et être validé par une ancienne GLOIRE: Charlotte DipandaRichard Bona ; Marole Tchamba  André-Marie Tala… La STARISATION étant transitive, accompagner Charlotte Dipanda sur la scène de l’Olympia confère (ou assoit) automatiquement à Kareyce Fotso et Sanzy Viany le statut national d’«Artiste confirmée».

Ne venez surtout pas dire à un camerounais lambda que Mani Bella (qui est selon moi l’artiste féminine la plus créative et authentique du Mainstream 237) est une Diva au même titre que ces deux pré-citées; vous vous ferez brutaliser verbalement. Pas assez lisse (oui oui, il faut être lisse). Je parle de STAR car au Cameroun, des «stars» comme le groupe X-Maleya peuvent se permettre de sortir des albums identiques (leurs 3 derniers) sans que personne ne bronche. Être STAR signifie que le Gouvernement camerounais te trouve suffisamment digne de prester sur l’hymne de la CAN.

Dans cet environnement particulier, le « vrai Rap » camer, comme toute culture qui n’est pas lisse et qui ne ressemble en rien à l’âge d’or passé de la musique camerounaise, est donc condamné à faire engendrer «son propre Richard Bona», Krotal n’étant pas une LEGENDE (nationale). Mince !! 

Stratégies musicales très souvent inappropriées

Bon nombre de « vrais Rappeurs » manquent de patience et ne comprennent pas que dans la musique, toute œuvre est un PROJET et ne doit pas forcément être payante.

  • On ne sort pas un projet payant sans avoir une fan-base suffisamment grande qui ATTEND ledit projet.
  • Ce n’est pas parce qu’un song « mousse » en streaming et tourne en boucle dans les bars que le public est prêt à l’ACHETER.
  • Avant de vouloir vendre ses songs, il convient de réaliser au préalable des projets pour se faire connaître (démos, remixes, singles-concepts) et ensuite un (ou plusieurs) street-albums pour se former une fan-base solide.
  • Cliper un song uniquement si ce dernier a suffisamment séduit le BON public. Plusieurs rappeurs gaspillent 1 Million de FCFA pour cliper leur Lead Single, mais le vidéogramme réalisé passe totalement inaperçu.

Manque d’humilité chez les artistes et les beatmakers

Sans parler du manque de professionnalisme des soi-disant « Labels ».

  • « Savoir faire la différence entre un Label et une marque de sapp. » #PetitePause

Les acteurs du vrai Rap ont de mauvaises stratégies de communication.

La plupart exploitent encore mal le potentiel du web. On se demande comment en 2016 des artistes font pour ne pas s’inspirer des stratégies web marketing des rappeurs underground US et français. Quelques rappeurs camerounais ignorent même carrément les bases d’une présence en ligne.

Rappel des recommandations PANNELLE pour avoir une présence en ligne plus efficace.

  1. Dissocier les comptes du label et ceux de l’artiste.
  2. Créer/Mettre à jour et maintenir votre site internet.
  3. Poster très régulièrement du contenu.
  4. Variez et adaptez la nature des contenus postés.
  5. Supprimer vos comptes réseaux sociaux inactifs.
  6. Avoir des vidéos de qualité.
  7. Ne pas avoir plusieurs comptes sur le même réseau social.

Livre blanc de la culture urbaine camerounaise 2014

Par ailleurs, ils commettent presque tous l’erreur de vouloir imposer leurs œuvres à la masse. Les artistes Urban & Pop (les hits rappeurs inclus) se ruent vers les médias de masse (Trace Africa, Canal 2, Equinoxe TV, Radio Balafon, Culture Ebène…) car c’est le meilleur moyen de POP-ulariser leurs productions. Les « vrais Rappeurs » devraient plutôt viser des niches de « Hip-hop fans«  afin d’y créer et y fédérer leurs fan-bases. Ça prendra du temps, mais il faut être patient pour réussir dans le « vrai Rap ». Il faut accepter d’enchaîner des années de succès d’estime avant de connaître un succès public, comme le rappeur américain J. Cole.

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Ecrit par Pascal Olivier Brownily.

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