Le reggae a toujours été cette musique là qui soulage, apaise et surtout conscientise via ses différents messages. Nous avons réalisé une interview de Erik Beck’s, artiste reggae surnommé le Patriote qui monte en puissance avec son single O Cameroun.

1) Parle nous de tes premiers contacts avec le reggae.

Le contact avec le reggae date de la prime enfance. Mon père travaillait au Nord, à la Sodecoton dans les années 80. On habitait Kaélé. Il écoutait et esquissait déjà des pas de danse, comme tous les jeunes de son époque d’ailleurs, au son de la musique d’Eric Donaldson, U-Roy, Jimmy Cliff, Alpha Blondy, Mystic Djim, Burning Spear, Peter Tosh et bien-sûr Bob Marley. Ce fut pareil lorsqu’il va être muté à la Camsuco à Mbadjock, puis à la Cocam à Mbalmayo. Comme dit le proverbe: « Montre à l’enfant le chemin qu’il doit suivre, quand il sera adulte, il ne s’en détournera jamais« . Tout cet environnement a forgé mon esprit et m’a préparé tout doucement à l’amour pour le reggae et son message.

2) Es-tu rastaman (religion)? Ou portes-tu simplement des Dreads?

Oui, je me considère comme un rastaman pratiquant. Les Dreads sont le signe de mon engagement et de ma consécration dans la délivrance du message de Jah.

Cover O Cameroun de Erik Beck's

3) L’on ressent un attachement à ton pays, le Cameroun, via tes posts sur les réseaux sociaux et surtout ta chanson, Ô Cameroun, sortie il y a quelques mois. Un mot dessus?

Ici-bas, nous avons nos parents, qui sont nos dieux, donc la famille; ensuite notre tribu ou race comme notre identité, nos origines; et enfin notre terre natale, notre pays comme le biotope, l’environnement, le lieu qui encadre, qui nourrit, qui fait croître, qui pérennise et protège l’évolution et le déploiement de tout cet ensemble, nous y compris. En d’autres termes, lorsque vous n’avez plus de patrie, de terre natale, tout ce que je viens de citer est condamné à la disparition.

Protéger et mourir donc pour sa patrie est une cause qui donne clairement droit à la rédemption. Car il n’y a pas de plus grande. Chez les Betis dont je suis originaire, il est par exemple interdit et c’est une honte, de mourir hors de sa terre natale. Il est dit que ton âme aura du mal à retrouver paix et repos. Voilà pourquoi il existe des rites de substitution lorsque votre corps n’a pas pu être rapatrié. Le Cameroun est tout ce que nous avons de plus cher. Il faut le défendre, le développer, le construire et le chérir. Tant qu’il est alors il y a avenir et espoir. J’essaie juste, dans cette chanson, de nous rappeler qu’on l’a un tout petit peu oublié.

4) Cette chanson tombe bien en cette période électorale. Quel message peux tu passer à ceux qui nous lisent?

À tous, le gouvernement, les candidats, la société civile, le citoyen lamda, je n’ai qu’un seul message: aimons et défendons le Cameroun. Travaillons pour qu’il se lève et brille plus fort que tout. Cela nous profitera à tous. Il y va de notre survie. J’aime le mot «défendre» parce qu’il est plus profond que ce que les gens croient. Il implique l’engagement fort et intime pour le pays.

Par exemple, lorsque je finis de manger des beignets et que je garde l’emballage dans ma main en attendant de le jeter dans le premier bac de poubelle, c’est parce que je respecte ma terre, je la protège, j’évite qu’elle se salisse, j’évite de dégrader et de souiller mon pays. Lorsque j’exécute un marché public avec le souci d’apporter le meilleur, le plus utile, le plus beau et le plus durable, c’est par respect pour mon pays et ses hommes. Je suis en train de le défendre.

Si tout le monde fait ça, et d’autres gestes encore, tout visiteur chez nous dira: wow, ces mecs ils adorent leur pays, ils bossent dur pour le rendre meilleur! Qu’on sorte de la culture de l’urgence. C’est quand c’est déjà grave qu’on fait tout pour que le pays ne tombe pas; qu’on se mobilise tous pour le sauver ou pour nous sauver la face. Non, on peut anticiper en faisant juste le bon geste chaque jour, à chaque fois. Comme ça les mauvaises surprises sont évitées. C’est notre lieu d’habitation… Tu ne saurais pourrir l’endroit où tu vis et croire qu’il te protégera.

Interview de Erik Beck's assis

5) Tu as un grand parcours et une expérience musicale assez riche. Peux-tu nous donner les détails?

En 2001, encore jeune étudiant, j’intègre les Bérets-verts, l’orchestre des armées. Grâce au Capitaine Yabbit, à l’époque Commandant de la compagnie musique des armées. Il m’appelait «Yellow man» à cause de ma peau claire. C’est lui qui me met la puce à l’oreille concernant la musique. Il me dit que j’ai le talent et que j’ai tout ce qu’il faut en moi. Il me fait passer le test solennel avec les Bérets-verts, le chef d’orchestre de l’époque, le feu Maginot –paix à son âme–, et ses gars confirment que je suis bon et mérite de jouer avec eux. J’avais à peine 21 ans. Je vais faire ma première grande scène avec eux à la foire promo de Tsinga de la même année. Un succès, cette expérience.

Plus tard je vais intégrer un orchestre de vieux (le plus jeune avait 40 ans, je crois), Ossa-Jazz. Où je vais performer comme chanteur. J’étais tellement jeune qu’on me prenait pour le porteur de sac du chef d’orchestre, Le vieux Michel Kong. J’étais la curiosité de l’orchestre. On interprétait les vieux tubes des années 40 à 80, une musique nostalgique pour les grands salons; et moi j’étais un tout petit garçon de moins de 25 ans qui les chantait comme s’ils étaient de mon époque. On se demandait d’où je connaissais cette musique. Même les membres de l’orchestre m’avaiaent posé la question le jour où ils m’ont découvert. On jouait du rockn’roll, du Santana, Johnny Halliday, Chuck Berry, Jimi Hendrix, Eric Clapton, etc. Je les chantais tous. C’était un bon deal. Ossa-Jazz me permettait de retrouver enfin la musique de mon enfance, qui était rare dans les cabarets où on jouait plus la musique d’ambiance. Et eux ils avaient besoin d’un bon chanteur qui avait cette musique dans la peau. Je faisais l’affaire par ma jeunesse, ma justesse dans la diction, bref, je leur rappelais leur jeunesse. Ce fut de très bons moments. Apres Ossa-Jazz, je vais devenir chanteur d’une chorale dans une église nigériane. Un belle expérience aussi où j’ai eu à jouer devant l’ambassadeur du Nigéria à l’époque, qui m’appréciait beaucoup. On est sensiblement en 2004-2005.

Je vais sombrer dans une dépression à partir de 2006. Le souci de mon avenir; je savais faire beaucoup de choses, mais j’avais un souci d’orientation. Que faire de ma vie? À quoi suis-je destiné? Ce qui va me conduire dans un monastère duquel je sortirai en 2008. En 2009 j’obtiens un boulot que je vais quitter parce que la musique m’appelait. Elle revenait en force et avec autorité en moi. La libération vint par une révélation divine m’orientant vers la musique comme vocation.

En 2010, je fonde mon premier band acoustique. Formule pratique et facilement transportable. Avec deux chanteurs que je formerai pendant plus de six mois aux choeurs. Moi-même à la guitare et lead vocal. On est à Mbalmayo. Plus tard, l’orchestre prêt, on va s’associer à un professeur de conservatoire italien et un professeur de lycée, guitariste, M. Zogo. On va commencer par des petits concerts dans des lieux culturels. Jusqu’au jour où je vais être appelé pour participer à un casting pour un festival de reggae (les Scènes Camerounaises de Reggae: SCECARE) organisé par le Centre Culturel Français de Yaoundé –aujourd’hui Institut Français–, l’Institut Goethe et l’espace culturel «Terre battue». Nous sommes en 2011. Je sortirai meilleure révélation du Festival. Et mes deux chanteurs, Gizel et Daniel, seront primés meilleurs choeurs. Fort de ce succès, les promoteurs vont penser à me faire signer dans leur label nouvellement créé. Mais l’expérience ne va pas durer longtemps. La même année, le CCF va m’inviter sur sa scène à la fête de la musique.

Juste après cette fête, je vais faire la connaissance du Syndicat Patronal des Hôteliers du Cameroun, grâce à sa présidente de l’époque, Mme Lewat. Grande dame, qui va me prendre sous son aile et faire de moi le musicien du Syndicat. Elle m’a amené en Guinée, au Gabon et dans tous les congrès du Syndicat, le temps qu’on a travaillé ensemble. Elle comptait faire de moi la mascotte du Syndicat pour aider à vendre le tourisme camerounais dans le monde et d’attirer les regards positivement sur le pays. Le projet va malheureusement avorter. Elle avait rencontré de la résistance au sein de son équipe.

Plus tard, je vais être approché, au site touristique d’Ebogo, par un Marocain qui va me proposer de me produire. Il voulait investir dans la musique, disait-il. Les négociations vont durer presqu’un an. Finalement je vais embarquer avec lui le 22 octobre 2012 pour le Maroc. Où je passerai 03 années des plus folles de ma vie, avec des hauts et des bas. C’est aussi pendant ces années que je vais véritablement prendre conscience de ma valeur et me révéler à moi-même; prendre confiance et devenir mature. La production ne se fera pas. Il s’est avéré que c’était un marchand d’esclaves. Auquel je vais échapper grâce à des précautions prises au préalable, à l’aide des amis et surtout des ancêtres. À la fin, il va m’intenter un procès. Qu’il perdra et où on me demandera même de lui porter plainte pour escroquerie et abus de confiance. Ce que je ne ferai pas pour me concentrer sur ma carrière.

Je me mettrai à mon propre compte au Maroc et mettrai sur pied une équipe acoustique qui fonctionnera en trio et en duo selon les circonstances. Cette équipe va devenir un exemple de réussite d’immigrés au Maroc et la plus célèbre de 2013 à 2015. En duo elle sera d’abord Erik et Nono, avec qui je vais me séparer en 2014; puis Erik et Cedrik, qui aura été un coéquipier exemplaire et fantastique. En trio, on formait le Black Magic Band avec Pahppee Moss au Keytar. Un excellent musicien. On jouera au Morocco Mall, au Grand-Comptoir et dans tous les grands hôtels et restaurants du Maroc de Tanger à Agadir. Je jouerai même devant le prince une fois et le ferai danser. Ce qui m’avait été dit être rare. Je serai même proclamé solennellement, devant toute la crème musicale à l’époque, par le chef d’orchestre d’Alicia Keys, venue à Mawazine, de meilleur musicien de tout le Maroc qu’il disait avoir parcouru. Sous les applaudissements de tous. C’était comme un couronnement. Des années folles et de vraies aventures.

Puis las de tout cela. Ne voyant plus rien à découvrir là-bas, je vais rêver de plus grand. Et pour cela il fallait que je me fasse enfin un album propre afin d’être connu mondialement. C’est alors que je commence à penser à rentrer au pays pour le réaliser. Ce que je ferai à l’annonce du décès de mon père en septembre 2015.

Erik Beck's dans ses marches

6) Pourquoi venir recommencer au Cameroun avec notre industrie musicale aussi peu structurée?

Pour deux raisons principales.

Je voulais que mon succès ait un fondement et une base locale. Je voulais faire du reggae, certes, mais il fallait un reggae à la couleur camerounaise. Il me fallait du roots. Ailleurs, j’avais le reggae pur, mais je n’avais pas le roots camerounais pur. L’esprit, l’âme et le jeu traditionnels. C’est au pays qu’il fallait venir le chercher. Les Camerounais étant naturellement polyvalents, inculquer à des gars l’esprit reggae ne serait pas la chose la plus difficile. Par contre, chercher à inculquer à des étrangers l’âme camerounaise était un risque d’années que je ne voulais pas prendre.

Il y avait aussi un relent patriotique dans ma démarche. Je voulais aider à faire rêver les gars. Je voulais partager ce que j’avais vu à l’extérieur. Construire quelque chose avec une équipe camerounaise, montrer que nous aussi on peut se regrouper, fonder un truc, nous projeter vers l’avenir et réussir ensemble. Au-delà, je voulais aussi participer à ma manière à bâtir cette industrie musicale en chute libre. Dont le succès passe par la foi en soi des acteurs, la foi en le travail, la foi en la réussite. Les Camerounais ont perdu la foi en leur pays. Or, ce ne sont pas des étrangers qui viendront relever cette industrie. C’est nous-mêmes.

Pour beaucoup, rien de bon ne peut naître d’ici. Rien n’est plus possible. Du coup les esprits sont obscurcis et les talents se gâchent. Oubliant que c’est quand l’élève est prêt que le maître se présente. Une phrase que m’ont répété maintes fois le célèbre bassiste Armand Sabal-Lecco et mon oncle Balla Nyongo. Pour me rappeler que seul le travail paie. Donc soit on travaille, soit on périt couché sur de l’or par pure bêtise.

Enfin, je voulais inscrire mon pays sur la scène africaine et mondiale du reggae.

7) Ô Cameroun touche un peu de toutes la tares qui minent notre pays. Quels sont les retours que tu as eu jusqu’ici sur l’influence de ta musique sur ton audience?

Les retours sont globalement bons et encourageants. En un rien de temps, la musique a parcouru le monde à travers les Réseaux Sociaux. C’était la joie. Beaucoup d’amis et de camarades de classe, de longue date n’ont même pas su qu’il s’agissait de moi. Personne n’a contesté le message, contrairement à certaines appréhensions qui trouvaient que j’étais peut-être un peu dur. Mais les Camerounais veulent que leur pays change, qu’il se développe. Donc personne ne peut vraiment se fâcher quand tu décris le mal que nous lui faisons tous et dans lequel tout le monde se reconnait. Du coup les gens sont ramenés à la réalité, les yeux s’ouvrent et on prend conscience du poison que constitue le moindre geste négatif qu’on pose. Et c’était l’effet recherché. Non que les gens se fâchent en se croyant attaqués, mais qu’ils soient étonnés positivement, avec un petit sourire, de constater qu’on a tous quelque chose à se reprocher vis-à-vis du pays. D’en rire et de prendre les bonnes résolutions. C’est là la magie de la musique et du reggae. Comme disait Bob Marley, elle cogne sans pourtant faire mal. Elle réunit au lieu de diviser.

«One good thing about music, when it hits you, you feel no pain. Hit me with music, hit me with music now».

8) Les projets à venir?

La finalisation de l’album cette année. Et que définitivement que notre pays soit inscrit dans le répertoire des reggaemen du monde. Je veux que le monde entier apprenne qu’il y a le Reggae désormais au Cameroun.

9) Ton mot de fin

Chers frères et soeurs Camerounais, Unissons-nous et combattons la division, la médiocrité, la corruption et la guerre!

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